Extrait du Cri de la Gargouille

Une gargouille singulière pour un cri extraordinaire...

ETUDE D’UN CAS D’ESPECE

A – MILIEU NATUREL ET ADAPTATION

Muriel se regarde dans le miroir. Ses yeux deviennent de plus en plus inquisiteurs, presque méchants.
Le décolleté ? OK. Muriel vérifie quand même le réglage des bretelles de son soutien-gorge. Les épaules ? RAS. Pas de pellicules en vue. Pas de cheveux en perdition non plus. Le cou ? Voyons le cou…
Muriel se pince la peau et la fait rouler sous ses doigts.
A quoi ça sert tout ça ?! En plus, plus ça va et plus y’en a. Tu vois, si tu coupais là et encore là et si tu tires sur les côtés comme ça, ce serait par-fait…

Muriel ne peut cependant pas rester indéfiniment dans cette position, les mains pleines de peau. Elle se fait l’effet d’être un poulet dont on se préparerait à ronger le cou. Elle lâche prise et jette à son reflet un œil navré, prête à s’en détourner.

Soudain, l’eau du miroir se brouille et un œil immense apparaît. L’iris est bleu mais qui sait ce qui se cache derrière la lentille de couleur ?! La paupière est largement ensablée et les cils, nourris, allongés, épaissis, recourbés, ressemblent plus que jamais aux poils d’un balai-brosse.
L’œil se déplace lentement mais la pupille refuse de suivre le mouvement. Elle s’accroche à un angle et disparaît presque sous la paupière. Puis, l’image se brouille à nouveau et le buste de Muriel réapparaît. La femme sourit.

Ouf ! J’ai bien cru que c’était encore une ride. Mais, non ! Juste un cheveu. Tout va bien…

- Chérie ? Les enfants sont prêts, la voiture est chargée. On n’attend plus que toi pour partir.
- J’arrive ! J’arrive !

Muriel descend l’escalier sans se presser. Elle ajuste sa veste, vérifie le tombé de sa jupe. A mi-parcours, elle stoppe net.

- Alain ? Tu as pensé à prendre mon vanity-case et mon sèche-cheveux ?
- Rassure-toi, mon lapin, tout est dans la voiture.

Muriel claque des doigts ce qui est un exploit vu la longueur de ses ongles.

- Zut ! Mes limes à ongles : j’ai failli les oublier. Il faut que je remonte. Oh, quelle guigne ! Poussin joli, tu veux bien…

- Mais bien sûr, mon canard en sucre. De toute façon, il fallait que je retourne à l’étage dans la chambre de petit Pierre. il a oublié Doudou Tortue et Doudou jaune. On ne peut pas partir sans eux. Tes limes à ongles sont toujours dans le tiroir gauche de la salle de bain ? demande Alain déjà en haut de l’escalier.

Muriel, elle, est en bas et, sans se retourner ni s’arrêter, crie :

- Oui, sûrement. Enfin, s’il n’y en a plus, il faut regarder dans la réserve, dans l’arrière-cuisine. Tu cherches.

*

- Ouf ! Enfin arrivés, lance Muriel en abaissant son pare-soleil.

Vite, elle vérifie l’état de sa coiffure. Simple réflexe : de toute façon, en voiture, elle interdit à quiconque de baisser sa vitre. Donc, pas de risque que le vent vienne saccager sa mise en plis. Elle s’appesantit davantage sur son maquillage. Une petite retouche de fond de teint par ci, une couche de gloss par là. Parfait.

- Et qu’est-ce qu’on dit au chauffeur ?! braille Alain en regardant dans son rétroviseur.
- Hip ! Hip ! Hip ! Hourra pour Papa ! hurle petit Pierre complètement déchaîné à l’arrière de la voiture.

De fait, il manifeste sa joie en lardant de coups de pieds vigoureux le dossier du siège de son père. A côté de lui, sa grande sœur, Aurélie, quinze ans, est manifestement exaspérée. Depuis le départ, elle a chaussé ses écouteurs et tenté de se noyer le cerveau dans le rythme et les tonalités d’une musique de fou. Elle s’est calée dans son coin, les pieds sur la banquette, en position fœtale et la tête résolument tournée vers l’extérieur. Elle a pensé fort à Kikounette, sa meilleure amie-à-la-mort-à-la-vie et à Jeff, son mec, son « kiff », son âme sœur. Mais là, les larmes sont venues toutes seules. Trois semaines sans le voir, ça va être l’enfer ! C’est obligé : elle va en perdre l’appétit et le sommeil. Elle va mourir avec un seul « r » parce qu’on ne meurt qu’une fois.

Alors oui, elle a de quoi être carrément furieuse. Elle compte bien faire payer à ses parents cet exil mortel.

- Espèce de petit crétin ! Si tu continues, je te claque la tronche, c’est clair ?! hurle-t-elle dans les oreilles de son frère. Putain de trou de merde ! Mais qu’est-ce qu’on est venu faire encore ici, hein ?! Dire qu’on va se faire chier pendant trois putains de semaines, ça me rend malade !

- Aurélie, ma chérie, je t’ai déjà dit que je n’aimais pas que tu parles de cette façon. Ces mots sont tellement vilains dans ta bouche, répond calmement le père. De plus, tu dois respecter ton frère même s’il est plus petit que toi. Enfin, n’oublie pas que tu es un exemple pour lui et qu’il apprend la vie par ta bouche. Et puis, nous avons déjà eu une discussion au sujet de ces vacances, mon poussin d’amour. Il nous a paru important, à ta mère et à moi, que cette année encore – sans doute la dernière, compte tenu de ton âge – nous passions du temps tous ensemble, en famille.

- La famille, quelle putain de connerie ! murmure Aurélie tout en chaussant à nouveau ses écouteurs.

- Je te demande pardon, ma puce ? Tu voulais ajouter quelque chose ? demande son père l’air concerné.

La mère, elle, ne s’intéresse pas à la conversation. Elle a ouvert la portière et semble préoccupée. Elle considère alternativement l’herbe folle parsemée de touffes d’orties et de bouses de vaches et ses escarpins à talons hauts.

Alain se plante au milieu du champ et lève les bras bien haut vers le ciel. Il inspire. Il expire. Puis, je plie les genoux et je recommence !

- Ah ! Quel air vivifiant ! Quel bonheur ! Dire que nous avons trois semaines devant nous pour profiter de cette cure de jouvence.

Petit Pierre, sept ans quand même, bondit à son tour et s’écrie le plus naturellement du monde :

- Putain, qu’est-ce qu’on va se mettre !

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C’était un extrait du cri de la Gargouille paru aux éditions EDILIVRE.

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