Psychanalyse de la soupe

- Kèsss-kon-maaan-ge?

Ce soir, comme tous les soirs, mon fils demande :
- Kèsss-kon-maaan-ge ?
C’est une litanie harassante, qui rend fou à force de l’entendre. Jour après jour. Soir après soir.
- Kèsss-kon-maaan-ge ?
La plupart du temps, je réponds :
- Rien!
- Rien?! Naaann… Allez, dis! Kèskonmange?

Ce soir, je suis sadique. Je réponds :
- De la soupe!
- Oh, non! Pas de la soupe! Pitié! Tout mais pas ça! De la soupe à quoi, d’abord ?
- Tu verras bien…

Du coup, je bondis sur mes casseroles et, pendant tout le temps que j’épluche, je lave, je coupe, je vérifie la cuisson, une idée folle me traverse. Je la laisse m’envahir à mesure que l’eau bout. J’ajoute un oignon en murmurant : ça, c’est pour toutes les impertinences que je subis. Un tour de cuillère pour les pipis au lit. Une cuillère de gros sel pour tous les mots de la cave que j’entends à longueur de journée. Un tour de moulin à poivre pour les portes qui claquent. Un filet d’huile d’olive pour ces claques qui se perdent en conjecture.

Et j’en rajoute encore! Et je ne cesse de murmurer mes incantations.
Un brin de persil pour ce « je te déteste! » de la semaine dernière qui me reste sur l’estomac.
De la ciboulette fraîche pour tous ces mensonges proférés le front bien lisse et les yeux limpides.
Une cuillère de crème fraîche pour les cris de rage qui, régulièrement, font trembler la maison.

Je goûte : c’est presque parfait. Il manque juste un petit quelque chose pour tous ces repas que je me tue à préparer et qui sont sans cesse critiqués. Ah voilà! J’ajoute d’une main généreuse mon ingrédient secret. Celui que je conserve dans un tiroir inaccessible et que je réserve pour les occasions – comment dire – particulières? extrêmes. Des soirs comme celui-ci, quoi!

- A table!
Mon cri résonne comme dans une maison vide. Ce n’est qu’à la troisième injonction que mon fils arrive, les pieds récalcitrants. Ai-je précisé qu’il déteste la soupe? Oui? Bon. Il s’assoit. J’apporte la soupe fumante dans une soupière. Il est surpris car d’habitude je sers dans la casserole. Mais c’est une soupe particulière : j’ai donc soigné ma présentation.

L’enfant trop curieux soulève le couvercle et je lis avec plaisir – un plaisir sadique que je fais durer! – l’effroi sur son visage. Il se rassoit. Il est sous le choc, il en a perdu la parole. Quand je me penche sur la soupière armée de ma louche, je vois un visage couleur légume qui tangue. A mon approche, les traits un peu flous se raffermissent et se déforment jusqu’à ce qu’une affreuse grimace apparaisse bientôt remplacée par une autre puis une autre… un vrai festival!

Et je souris à ma soupe. Un sourire qui veut dire merci car, pour une fois, le repas sera étrangement calme. Bien sûr, après tout ça, je ne crois pas que mon fils aimera jamais la soupe mais qu’importe! Moi, ça m’a fait un bien fou de la préparer et je vais la savourer, cuillère après cuillère, ma soupe à la grimace!

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Un commentaire pour Psychanalyse de la soupe

  1. cec

    Bonnes vacances !!!
    Nous sommes en période de sevrage…